Liberté Hebdo
septembre 2002

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Lundi. 15 Juillet. 19h26. Après avoir traversé le petit village de Felletin, Creuse, le car monte la pente raide menant au LMB. A son bord une cinquantaine de personnes, des “ jeunes ”, d’horizons différents, d’âges différents, de 15 à 23. Une grande majorité vient de lycées professionnels de la région Nord-Pas de Calais, le reste, suite à des désistements de dernière minute, sont venus se greffer sur le projet : lycéennes de Mons, La Bassée, sans papier de l’ABEJ… le car, lui, vient de Wormhout, Flandres. Le voyage a duré une dizaine d’heures, rap, R’n’B, rythmant la route pour ceux qui avait prévu le sound-system à piles, et pour les autres aussi. Bonne ambiance. Un photographe prend quelques instantanés de l’arrivée, une idée de reportage en tête. Un professionnel comme les autres, dix personnes, des “ artistes ” chacun dans leurs domaines, prêts à partager pendant la quinzaine à venir leur passion, leurs “ trucs ”, un regard. Olivier Touron, reporter photographe travaillant régulièrement pour la presse nationale, suivant de près la cause kurde et d’autres combats un peu oubliés du prime time. Mika Shiraiwa l’accompagnera, ancienne motocrossiste japonaise, elle guidera les apprentis photographes dans la chambre noire, entre révélateurs et fixateurs. Malik Berki, DJ de son état, les platines sous le bras, les fragiles cellules en poches, les initiera aux arcanes du scratch, ou comment redonner vie et parole aux vieux vynils délaissés des parents. Karim Feddal, du haut de ses deux mètres, un micro dans la poche arrière du jean, les attablera devant une feuille, crayon en main, allez sortez, couplets, refrains, la musique viendra après, avec Pierre N’Guyen, dans les ateliers de composition, séquenceurs, remix and co. Sarah Dutille s’étire, lentement, un geste chargé des stages de Buto, expression corporelle japonaise, rien avoir avec le R’n’B, ou tout autre danse “ branchée ”, où le but semble de se dépenser. Ici non, stopper l’attention sur le corps même, être attentif, se ralentir, oublier la vision, yeux bandés, sentir. Deedee, canine mascotte aux poils noirs, n’animera aucun atelier, mais restera l’ombre inséparable de Marguarida Guiaqui se collera aux planches du petit théâtre, histoire de travailler la parole, la diction, se faire entendre, dire enfin, et surtout se faire comprendre… “ Dis pourquoi tu dis rien ? ”. Edith Henry a ramené pinceaux, couleurs, rouleaux de papiers, tout est prêt, le seuil est placé. Christelle Fillod vérifie une dernière fois les branchements des caméras, les accus, les carnets qui recevront les synopsis, ébauches de court-mètrages à venir. Dimitri Vazemsky, écrivain, a oublié volontairement la page blanche, l’écriture se fera ailleurs, sur le paysage. Les sourcils froncés, Pascal Krupka, ne sait pas encore ce qui l’attend, le projet il l’a porté depuis le début. Un coup de tête. Une belle idée. Idée lancée, construite avec l’équipe engagée dans ce projet-pilote, idée qui là, va se frotter à la réalité.

C’est parti, levers tôt, couchers tard, et pour chacun des participants six heures d’ateliers par jours. Non stop. Pas un dimanche pour souffler. Quinze jours de pratique intensive. Histoire vraiment de rentrer dans le vif du sujet. Ne pas effleurer. Départ des ateliers 9h du mat. Trop tôt pour ceux qui ont peuplé la nuit de mots, paroles, chansons. Tard pour d’autres ayant déjà joggé quelques kilomètres. Trois heures d’ateliers, sept huit par groupe, travaillant d’arrache-pied sur leur premier choix, en néophytes ou non, certains ayant amené dans leurs bagages une pratique passée, un book de photos déjà prises… Midi, repas en commun, les cuisiniers se frottent aux mélanges des cultures, végétariens, hallal, kasher… et tous s’installent dans le réfectoire, certains remarquant la disposition étrange des tables… en forme de “ A ”. L’atelier d’écriture a commencé à sévir, la totalité de l’alphabet y passera, une lettre par repas, écrite avec les tables et les chaises, invitant les affamés à prendre place dans l’alphabet. 14 heures, reprise, second atelier, du deuxième, troisième ou quatrième choix, histoire de découvrir autre chose. La piscine du LMB est investie par l’atelier danse, relaxation, concentration. Silence. A l’autre bout, ça taquine du sillon, scratche, harangue, entonne, chantonne, scande, sample, compose. Un mini-disc à la main, le micro dans l’autre, deux trois partent à la pêche aux sons. Ils croiseront sûrement des chasseurs d’images, munis d’un appareil personnel, engrangeant les instants tannés plus tard en labo, ou sur ordi. Quant à la vidéo, elle a suivi l’atelier théâtre, partis répéter des textes au Grand Café, sur la place du bled creusois. Les deux semaines sont passées. Un haut parleur annonce durant le marché une exposition, ateliers ouverts au LMB, samedi soir, la conclusion du stage, quelques locaux se déplaceront, erreront dans les lieux du Lycée des Métiers du Bâtiments, attirés par un “ là-bas ” écrit sur le coteau d’une colline en grandes lettres de branches mortes, remarquant alors le “ ici ” écrit de l’autre côté du vallon. S’arrêtant devant les ombres figés sur papier, dans l’atelier art plastique, découvrant les frises réalisées en musique, en rythme, le pinceau calquant le rythme, traduisant les sons en couleurs, chaleur. Passant dans le noir et blanc, des photos sélectionnées, des cadrages trouvés, des jeux de reflets, de solarisation détournée en chambre noire. Se posant le temps d’une pièce, sur les planches, une succession de scènes sorties d’improvisations autour du partage, de l’échange, du besoin de dire. “ Pourquoi tu dis rien ? Vas y parle ! Si tu l’gardes en toi, ça se retournera contre toi ! Vlan ! ”. Relais passé, les platines et les micros balayent les décors posés, les envies ressortent, en mots, les désirs, les rêves, les galères, la rage au cœur, tous habillées d’un rythme, en live. Dans le gymnase, les danseurs s’échauffent, attendant les spectateurs. A l’autre bout du LMB, les tours gravent, préparant cinquante cd, reprenant les chansons composées, des bribes d’ateliers, de traces gardées. Chacun en rembarquera un. Cambrai, Hem, Roubaix, Tourcoing, Violaines, Lomme, St Amand… des éclats disséminés sur la région, des éclats d’un temps pris, ensemble, des éclats séparés… pas pour longtemps. Dans le bus du retour ils se sont tous donnés rendez-vous au bois de Boulogne, la semaine prochaine. Histoire de se retrouver. Un peu plus vite. Un peu avant l’autre rendez-vous qui clôturera tout ça, en présentation des travaux, au Théatre Massenet, Lille-Fives, le 26 Octobre.

D. Vazemsky


Le projet associatif “ 6t Art 2 Pro ” est né à l’automne 2001 autour d’une idée simple : mettre en place des ateliers artistiques à l’extérieur de Lille à destination des élèves des lycées professionnels, généralement peu privilégiés au regard des pratiques culturelles couramment admises.

Avec un petit groupe d’élèves et dans le cadre pédagogique du Projet Pluridisciplinaire à Caractère Professionnel, Pascal Krupka, professeur au L.P. Francisco Ferrer, a démarché les administrations, les subventionneurs publics, passé une convention avec le lieu d’accueil, le Lycée des Métiers du Bâtiment à Felletin, et su convaincre les dix lycées partenaires ainsi que les élèves intéressés par le séjour.

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