Le séjour commence vraiment à l'arrivée d'Aram, l'ami francophone de Rizgar, journaliste à Kurdsat TV, qui me servira de guide, d'interprète, et qui m'apprendra énormément de choses sur la situation au Kurdistan aujourd'hui, lors d'interminables discussions. Les conditions de travail sont excellentes, car le gouvernement régional de l'UPK, et particulièrement Mme Talabani, prennent très au sérieux notre démarche. Rebwar est un peintre très apprécié à Sulaimany, et son projet de donation retient toute l'attention de mes interlocuteurs. Je rencontre le conservateur du musée d'archéologie, les responsables de la presse écrite et télévisée (enfin pas tous car chaque parti politique en possède !), des responsables d'associations, le premier ministre, qui sera l'objet d'un attentat islamiste 10 jours après mon départ. Il en sortira indemne mais 7 personnes y laisseront la vie. Toutes ces personnalités encouragent le travail que je mène, mais ne peuvent concrètement rien promettre. La majeure partie des rencontres se fait toutefois avec des artistes. Des étudiants, comme Rahel ou Star, des "reconnus", comme Isamel Khayat ou Ali Jola, et aussi avec certains qui du fait de la situation de la région doivent travailler en dehors de leur art pour vivre, comme Saman ou Tharwat, peintres démineurs.
Entre deux Kurdistan
Entre deux Temps
Rencontres avec des artistes kurdes
Les artistes aujourd'hui au Kurdistan sont dans une situation délicate. Comme le reste de leurs concitoyens, ils sont confrontés aux problèmes économiques. Le salaire moyen d'un fonctionnaire est à peine de 350 dinars irakiens, à peu près 20 dollars américains. Il y a aussi le traumatisme des dernières années, les séquelles de la guerre Iran-Irak, la persécution barbare des kurdes par Saddam Hussein, la guerre du golf, et puis les rivalités fratricides entre kurdes. Toute cette histoire transpire des oeuvres des peintres kurdes. Leur travail colle à leur réalité. Qu'il soit abstrait ou figuratif, les thèmes sont clairement sociaux. L'oppression politique des kurdes pour Ako, le droit des femmes pour Begert, la paix pour Isamel Khayat. Si des peintres installés comme Ali Jola peuvent jouir d'une sécurité matérielle, la grande majorité est obligée de travailler.
Saman Kader et Tharwat en sont les exemples les plus marquants. Peintres et démineurs, ils utilisent leurs mains pour ôter la mort du sol, et avec les mêmes mains ils appliquent sur leur canevas leur idées, noires. Le photographe Fayekh est lui électricien. Il a "couvert" les évènements des dernières années, l'insurrection de 91, l'exode, en photojournaliste. Aujourd'hui il expose "les mains de la pluie", images glanées dans 123 villages de l'action de l'eau sur la pierre. Pour Rostham, l'activité reste proche du milieu artistique puisqu'il a en charge la galerie Zanwa, située au coeur du bazar de Sulaimany. Il expose les artistes régionaux, dont les tableaux peuvent être achetés par les "touristes" de passage, c'est à dire les membres des ONG, de l'ONU, les journalistes. Tous rêvent de pouvoir échanger idées et savoir-faire avec des artistes étrangers, construire un pont culturel entre le Kurdistan et l'Europe.